De quelle résilience parle-t-on ?

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Quand on cherche à comprendre la signification du terme « résilience », notre premier réflexe est probablement d’aller voir sa définition dans le dictionnaire.

Dans celui que j’ai consulté, on y trouve deux définitions :

  • « Résistance aux chocs des matériaux », une acception qui renvoi à la physique.
  • « Aptitude à affronter un stress intense et à s’y adapter », une signification qui s’inscrit dans le champ de la psychologie.

Si vous cherchez un peu, vous verrez que cette définition n’est pas la seule.

Certaines sont plus restrictives, d’autres sont plus nuancées.

Celle que j’ai choisie correspond à l’idée généralement admise que l’on en a.

Cette conception de la résilience par son caractère généraliste est porteuse de confusion.

Pour certains.es, elle signifie se résigner en acceptant et en s’adaptant, condamné par un avenir auquel un ne peut rien tant les forces qui le structurent sont grandes.

Pour d’autres, elle est plutôt le sentier de l’émancipation.

Comment un même mot peut-être à la fois utilisé par les partisans du statu quo et par les acteurs du changement ?

Pour le comprendre, survolons tour à tour cette vision de la résilience qui fait obstacle à la possibilité de rendre le monde meilleur et cette autre vision qui peut nous amener à nous en approcher.

Résilience de la résignation

Quand la résilience fait l’objet de critique, c’est que ses détracteurs la considèrent comme un outil discursif du pouvoir cherchant à nous amener à nous résigner et à consentir à un futur qui serait inéluctable.

Un futur qu’il faudrait accepter et auquel il faudrait s’adapter.

Pour l’État, cela signifie s’engager à respecter des cibles de réduction de gaz à effet de serre tout en finançant l’industrie fossile parce qu’on n’y peut rien, on en a besoin pour financer nos programmes sociaux, préserver les emplois, rembourser la dette, etc.

En entreprise, cela signifie adhérer et s’adapter à la logique de la croissance continue et par conséquent assumer la précarisation, la pression au rendement, l’injonction au bien-être pour demeurer performant, etc.

Pour les tenants de l’innovation, cela veut dire que l’espace qu’occupe la technologie dans le monde social (l’intelligence artificielle, la robotisation, le transhumanisme, etc.) ira grandissant qu’on le veuille ou non, parce que c’est la seule perspective envisageable pour l’humanité.

Pour la majorité des consommateurs, ça signifie faire quelques écogestes pour se donner bonne conscience et espérer que ce sera suffisant pour conserver le niveau de confort actuel.

La résilience serait pour ainsi dire un moyen commode pour les détenteurs de capitaux de nous amener à consentir à des mesures ou à des technologies dangereuses, liberticides et avilissantes.

Pendant ce temps, les oligarques du fossile et de la finance continuent tranquillement à détruire toute forme de vie au nom de l’accumulation.  

« C’est la nature humaine de vouloir toujours plus, on n’y peut rien, c’est la vie, il faut faire avec ».

Pourtant, la soi-disant inéluctabilité des conséquences sociales et écologiques de l’accumulation de richesse et de pollution n’est pas liée à des facteurs extérieurs à l’humain

Elles sont plutôt liées à une certaine vision de ce à quoi devrait ressembler une vie « satisfaisante » (American Way Of Life) et de ce que devrait être la « meilleure manière d’organiser la création et la distribution de richesse » (croissance infinie dans un monde fini grâce à la technologie). Une vision et une organisation qui favoriseront certains humains au profit du reste du vivant et de ce qui rend la vie possible.

Dans ce contexte, le fatalisme ne saurait avoir sa place.

Si la responsabilité face aux causes de la catastrophe écologique et sociale incombe à des personnes qui sont conscientes de leurs agissements et qui sont à même de l’endiguer, il n’en tient qu’à nous par nos actions de les amener à considérer le changement comme la seule option possible (pour une taxonomie de l’action, un tableau très intéressant sur ce site).

En ce sens, il est valable de se montrer critique face à cette résilience de la résignation.

Nous faisons face à un phénomène où collectivement nous pouvons et devons nous émanciper du système mortifère actuel. 

Mais ceci implique de développer une autre posture de la résilience.

Résilience de l’émancipation

Nous l’avons vu, la résilience, l’adaptation ou l’acceptation peuvent être perçues comme de la résignation.

Mais elles peuvent aussi être l’occasion de :

  • – Constater l’état des lieux passé et présent ;
  • – Identifier les enchaînements d’actions qui ont le plus de chance d’avoir un impact sur le réel (et non juste une portée symbolique) ;
  • – Agir individuellement et collectivement.

Je m’explique.

Même si on le voulait, on ne pourrait objectivement nier que le présent est tel qu’il est, même s’il est inconforme à nos idéaux de justices et de bienveillance, même s’il est source de souffrance.

On peut rager ou se sentir coupable pour démontrer à notre conscience que nous n’adhérons pas à ce présent, mais ça ne changera rien à ce qui est pour le moment.

Pour l’instant le monde se bétonne, les émissions de GES sont croissantes, la biodiversité décroit, etc.

Dans l’ici et maintenant, nous ne pouvons faire autrement qu’apprendre à vivre avec nos sentiments d’indignation et d’injustice afin de cesser d’accrocher à nos ruminations et anticipations.

Il est plutôt temps d’utiliser cette colère et s’engager.

Même si nous acceptons le monde tel qu’il est pour le moment, cela ne signifie pas que nous ayons à nous en accommoder pour le futur.

S’opposer à ce futur implique de s’adapter au monde tel qu’il est en ce moment en développant des pratiques qui seront bien différentes des pratiques de quelqu’un qui aura choisi de se résigner.

Développer des pratiques qui visent l’émancipation impliquera énormément de résilience.

Si vous vous opposez à ceux qui souhaitent le maintien du statu quo, vous encaisserez des revers parfois brutaux de vos proches ou des représentants de l’État ou du privé qui vous empêcheront de rendre vos alternatives possibles.

Des revers si brutaux risquant à terme d’éprouver votre résistance et de vous court-circuiter tellement les chocs physiques ou psychologiques auront été puissants.

Ce sont des chocs que les femmes britanniques du début du 20e siècle ou les ouvriers français du début du 19e siècle ont dû encaisser et pour lesquels ils ont su se montrer résilients en s’émancipant des attentes des bourgeois et faisant naître des mouvements.

Les suffragettes ont permis aux femmes d’acquérir le droit de vote en occident et les syndicats ont permis aux travailleurs d’améliorer leurs conditions de travail.

Ce furent des luttes âpres où les gardiens du statu quo mirent en œuvre les moyens les plus vils pour le maintenir.

Reconnaitre ce qui est, c’est faire un état des lieux pour être à même de poser les bonnes actions pour le changer.

La résilience au service de l’engagement

La résignation doit être rejetée à mon avis.

Il implique de laisser faire trop de violence envers le vivant.

Au contraire, il importe de s’approprier une résilience de l’émancipation qui comme l’acceptation, l’adaptation ou la résistance est une nécessaire reconnaissance d’un présent insatisfaisant, mais qui a pour vue de le transformer.

La résilience de l’émancipation permet de demeurer combatif malgré les obstacles et de composer avec l’adversité.

On encaisse des coups, mais l’objectif n’en fléchit pas pour autant.

Si les gens des ZAD, les militants d’Extinction rébellions ou de la Deep Green Resistance veulent persévérer dans leur volonté de changer les choses, ça nécessite qu’illes développent et entretiennent leur résilience.

Si certains ont déjà suffisamment de résilience interne, d’autres auront subi des revers nécessitant des soutiens extérieurs qui favoriseront un retour à l’état d’engagement.

De manière informelle, ça peut être d’aller courir, de voir des amis, de jardiner, etc.

De manière formelle, ça peut être de faire une thérapie individuelle, de groupe, des stages en forêt, etc.

En définitive, ce qu’il faut dénoncer n’est pas tant le terme résilience (ou acceptation), mais les stratégies de l’État, des entreprises, de la finance pour nous faire consentir à l’inacceptable sous prétexte que c’est prétendument inéluctable.

Certes, le pouvoir lutte pour que ce soit une certaine vision de l’avenir qui l’emporte.

Comme nous, ils résistent, ils militent, ils combattent pour que leur vision gagne, en utilisant des stratégies qu’eux-mêmes qualifieraient de radicales tant la violence dont ils font preuve pour arriver à leur fin est grande.

Nous n’avons pas pour mandat d’adhérer à l’innommable sous prétexte que c’est ainsi.

Mais pour l’instant, nous y vivons, nous devons nous adapter dans le présent tout en refusant de nous résigner à un futur catastrophique déjà en cours pour une grande part du vivant.

S’adapter tout en identifiant comment chacun de nous peut individuellement et collectivement agir pour émanciper le monde de leur vision.

Comme ça, on se sent moins seul, on éprouve un plus grand sentiment de contrôle et la vie fait davantage sens.

Justin Sirois-Marcil, T.S. M. Serv. Soc.

Écothérapeute pour Lobe vert et collaborateur d’Éco-motion