Balance ton climat !

Temps de lecture : 11 minutes.

On entend souvent dire qu’une fois que l’on a reconnu son problème, on a fait 50% du travail.

La réalité est plus complexe.

Nous avons tous à un moment donné cet élan de lucidité qui nous amène à reconnaitre sincèrement que quelque chose ne va pas. Que face à cette chose, nous ayons même une idée de quoi faire pour le régler.

Dans le cas de l’alcoolisme par exemple, ça se résume généralement à renoncer à notre dépendance en adoptant la sobriété.

On le sait ! Pourtant, plein de résistances (conscientes ou non) s’activent pour nous maintenir dans le statu quo.

Combien de fois me suis-je dit que je devrais passer moins de temps sur YouTube et plus de temps à écrire ou à lire ?

Combien de fois me suis-je dit que je devrais cesser de prendre l’auto pour les courtes distances ?

Combien de fois me suis-je dit que je devrais arrêter d’acheter des aliments emballés pour du vrac ?

195 pays reconnaissent le problème

Le GIEC [Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat] a déposé un rapport le 9 août 2021.

Les 234 autrices et auteurs principaux du rapport ont collecté et analysé 14 000 papiers scientifiques et 78 007 commentaires d’experts.es et de gouvernements en provenance de l’ensemble du globe.

Ce rapport de 3949 pages se veut une synthèse de l’ensemble de ces données.

C’est une synthèse que peu de personnes liront et comprendront (moi le premier).

Heureusement, pour le citoyen moyen comme moi et les chefs d’État, nous pouvons lire un résumé à l’intention des décideurs (en anglais) de 42 pages qui présente les principales conclusions du rapport.

Ce résumé, les 195 pays membres du GIEC l’ont lu et l’ont approuvé. Ce n’est quand même par rien pour des pays qui prônent la croissance.

En substance, il y est affirmé que :

« It is unequivocal that human influence has warmed the atmosphere, ocean and land. » (p.6)

En gros, ça veut dire qu’il est sans équivoque (sans ambiguïté) que si l’atmosphère, l’océan et la terre se réchauffent, c’est dû à l’influence humaine.

Que cette influence pourrait nous conduire vers un monde où notre vie serait moins confortables (c’est un euphémisme) !

À moins que les décideurs agissent rapidement :

  • En captant la part des gaz à effet de serre [GES] que les océans et le monde végétal n’arrivent pas à absorber grâce à des technologies de captation de carbone qui ne sont pas encore au point…

ET

  • En réduisant nos émissions de GES (seule option envisageable pour le moment, considérant que les technologies de captation ne sont pas suffisamment développées pour envisager un déploiement à grande échelle).

195 pays reconnaissent le problème et son conscient de l’objectif.

Logiquement, si tout le monde a conscience de l’objectif et des conséquences de ne pas l’atteindre,  le bon sens devrait nous amener à agir.

Si l’on encaisse de plus en plus intensément et de plus en plus fréquemment des catastrophes, diminuer massivement nos GES afin de maintenir la stabilité de la température globale devrait être notre obsession (d’un point de vue climatique du moins[i]).

Après tout, peut-on espérer mieux qu’un monde habitable ?

Et si l’humanité allait en cure de désintox ?

Dans le domaine de la dépendance, il est fréquent d’utiliser la « balance décisionnelle » pour explorer avec le client les avantages et désavantage de leur dépendance, ainsi que les avantages et désavantages de la sobriété.

Après avoir complété le tableau, rien ne garantit que le changement va s’opérer, mais ça permet au client et au thérapeute d’avoir une vue d’ensemble des enjeux qui causent l’ambivalence.

Alors, imaginons un instant que les 10 % les plus riches de la planète (ça vous inclut) passaient la balance décisionnelle pour remettre en question leur dépendance à la croissance des GES.

Pour ce faire, on commence par compléter la section concernant les avantages du statu quo :

Puis la section des désavantages du statu quo :

Puis les désavantages du changement :

Finalement, les avantages du changement :

Lorsque l’on regarde les lignes horizontales, on a sur la première les raisons en faveur du statu quo :

Ceci met en lumière ce à quoi notre société devra renoncer (les avantages de faire croitre nos GES à court terme) et ce qu’elle devra endurer pour supporter le changement (désavantages de faire décroitre nos GES et d’adopter la sobriété à court terme).

Pas vraiment tentant.

Sur la seconde ligne, ce sont les raisons en faveur du changement :

L’ambivalence de renoncer

Ce que l’on observe, c’est que les sacrifices sont immédiats et les gains sont différés.

Un peu comme le sport, la méditation ou l’écriture, ce n’est que sur le long court que les bénéfices seront perceptibles.

Durant tout le trajet, nous devrons trimer et avoir la confiance que ça va être payant.

C’est dur de faire des sacrifices sur le court terme si l’on a l’impression que la partie est déjà perdue ou que le futur demeure incertain.

C’est simple, nous avons ce besoin de croire que si nous faisons des sacrifices dans l’immédiat, ils seront récompensés dans le futur.

Sinon, à quoi bon ?

Pourtant, nous devrons bien choisir et choisir c’est renoncer.

C’est l’une des raisons qui fait que nous trouvons cela si dur de choisir.

On a généralement quelque chose à perdre.

On voudrait tous avoir le rhum, l’argent du rhum et se réveiller sans gueule de bois.

Thérapie et ambivalence

Comme thérapeute, j’ai constaté au fil des ans que l’ambivalence entre le statu quo et le changement est l’un des principaux motifs de consultation.

Les personnes vivent depuis un certain moment dans une situation qui n’est plus compatible avec la vie souhaitée, mais en même temps, elles ne sont pas prêtes à y renoncer par crainte de regretter.

Pour cause.

Qu’est-ce qui dit que la vie sera meilleure une fois sobre (en alcool, en GES).

Rien.

On devrait renoncer aux avantages du présent, parce que les désavantages du futur sont mortels, mais on ignore si en arrêtant maintenant notre avenir en sera meilleur pour autant.

C’est un guess.

Le malaise du statu quo a beau être au sommet de son intensité, si nous n’avons pas mieux à espérer : à quoi bon ?

Sans espoir d’avoir une vie meilleure après le renoncement, on ne change pas.

On sait comment s’adapter aux conséquences de ce qu’on connait, mais on ignore si on sera capable de le faire avec l’inconnu.

Alors on endure le connu.

Oui, les États reconnaissent la surproduction de GES, mais pas au détriment du mode de vie auquel on aspire culturellement.

C’est non négociable.

On est coincé.

Dans un prochain article, nous verrons en quoi :

  • 0 Tout cela peut être lié à la procrastination ou au deuil ;
  • 0 La procrastination ne devrait pas se percevoir comme un simple manque de volonté ;
  • 0 Le deuil ne devrait pas systématiquement se percevoir comme quelque chose de négatif ;

Puis nous nous attarderons à la manière de surmonter individuellement ces obstacles.

Justin Sirois-Marcil, T.S. M. Serv. Soc.

Écothérapeute ACT chez Lobe vert et collaborateur chez Éco-Motion


[i] Il existerait neuf autres points de bascule qui menaceraient à terme la vie sur terre : la chute de la biodiversité, la pollution de l’atmosphère, la pollution chimique, l’acidification des océans, l’épuisement de la couche d’ozone, le cycle de l’azote, le cycle du phosphore, l’utilisation de l’eau potable, la déforestation et les changements dans l’utilisation des terres.

[ii] Remarquer que le défi principal n’est pas de mieux consommer, mais de « déconsommer » (A. Sorignet (2020). On ne sauvera pas le monde avec des pailles en bambou. Éd. deboeck supérieur).

[iii] « La science économique s’intéresse tout simplement à la manière dont on travaille, à ce qu’on produit, à la façon dont on en assure la distribution et, au bout de compte, à l’usage qu’on en fait. » Stanford, J. (2011). Petit cours d’autodéfense en économie. Lux. Cette définition de l’économie ne s’applique pas uniquement au capitaliste, mais bien à toutes ses formes telles que le communiste ou la décroissance.