Aurions-nous choisi le statu quo face à la catastrophe ?

Crédit photo Aude d’Argentré © – Peinture à l’huile de Jean de FRANCQUEVILLE

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Bien que la production de gaz à effet de serre [GES] soit la principale cause des dérèglements climatiques et que le malaise se ressente pour au moins 195 pays du globe, l’espoir semble absent.

Oui, les solutions envisageables pour se sortir de cette situation existent, mais à part de beaux discours, nous ne percevons pas leur mise en application dans le réel.

C’est comme si nous préférions voir le monde cramer, pour ne pas renoncer à notre style de vie actuel (du moins, pour le temps qui reste). 

Dans l’article précédent, nous avons constaté les avantages et désavantages de continuer à polluer et ceux d’opter pour la sobriété.

Puis, nous nous sommes questionnés sur ce qui fait obstacle au changement.

Parmi les obstacles, j’ai évoqué la procrastination et le deuil sans les aborder.

De quoi en retourne-t-il exactement ?

Pourquoi le deuil ?

Le deuil est généralement associé au décès d’une personne importante pour nous ou à l’aube d’une rupture choisie ou à la suite d’une rupture subit.

Ces exemples les plus connus sont quelques-uns des deuils qui peuvent ponctuer notre histoire personnelle. 

Cette épreuve, c’est ce passage obligé durant les « transitions de vie et les grands changements », c’est ce qui permet de rompre avec notre existence antérieure et nous adapter à notre nouvelle réalité.

Même si ce changement s’avère positif ou souhaité (ex. début d’une idylle, première journée de travail), le corps, le cœur et la tête passeront quand même par une série de transformations intérieures (ex. renoncer au célibat ou à ses études).  

Parfois, ces événements de vie seront un peu plus marqués émotionnellement. C’est le cas par exemple quand nous passons de la fusion à l’expression de soi au sein d’une relation amoureuse ou lors des différents aléas auxquels nous devons nous adapter en cours d’emploi.

D’autres fois, le deuil gronde d’une intensité paroxysmique ! C’est le cas lorsque notre partenaire nous annonce son aventure extra-conjugale, quand notre employeur nous met à pied ou après avoir lu le dernier rapport du GIEC (Groupe intergouvernemental d’expert.e.s sur le climat).

Bien sûr, nous pouvons toujours refuser la réalité en conservant notre rythme de vie actuelle comme si de rien n’était. Nous parlons alors de déni.

D’autres fois, ce bouleversement entraine une série d’émotions désagréables (colère, tristesse, honte, culpabilité, impuissance, vide, angoisse, etc.) que nous accueillons en les couchant sur le papier, en parlant avec nos proches ou en faisant un suivi en thérapie individuelle ou de groupe.

Certains deuils sont temporaires, d’autres permanents

Avec la pandémie, nous avons renoncé à certains de nos droits et privilèges.

Les mesures sanitaires se voulaient temporaires.

C’est facile dans ce temps-là de s’engager. Ce n’est pas pour longtemps et après nous savons que nous pourrons revenir à l’anormal.

C’est un peu comme le mois sans alcool. Nous endurons un mois, puis nous nous y remettons ensuite. C’est juste un mauvais moment à passer.

Mais dans le cas de la sobriété, c’est généralement un engagement pour aujourd’hui et jusqu’à la fin de nos jours.

Comme c’est un choix qui se veut permanent, si nous y retournons, cela sera perçu comme une rechute. Après être tombés, nous sommes encouragés à nous relever et marcher à nouveau sur le chemin de l’abstinence.

Renoncer, c’est très dur qui plus est quand on sait que le sujet ou l’objet de notre satisfaction reste accessible comme :

·        > Cet ex toujours célibataire vers qui nous pourrions peut-être revenir parce que nous
sommes attachés.

·        > Ce morceau de bœuf à l’épicerie moins chère qu’un chou-fleur qui avive la « faim de
viande » de celleux qui s’essayent au véganisme.

·        > Ce « dernier » voyage d’avion dans le Sud que certains parents veulent payer à
leurs enfants parce qu’ils disent que « ça n’a pas été facile la pandémie ».

Quel est notre pouvoir dans le deuil ?

Certains deuils sont hors de notre contrôle. Nous devons nous y adapter, vivre avec. La mort subite d’un proche, la perte d’un membre physique ou d’une faculté incarnent les exemples les plus patents.

D’autres peuvent s’éviter, si nous usons de notre influence sur la situation, mais le contrôle reste impossible. Ça pourrait concerner cette relation fragile ou cet emploi précaire auquel nous tenons et pour lequel nous pourrions apporter quelques changements pour les maintenir. Ça ne garantit pas que ça sera suffisant, mais ça peut aider, d’où la notion d’influence.

Dans le cas de l’écologie, ça pourrait se symboliser par ces actions spectaculaires que nous posons pour endiguer l’augmentation de la pollution.

L’influence, ça peut aussi désigner notre manière de réagir à la rupture ou à la perte d’un emploi en accueillant ses émotions par l’écriture ou les noyer dans l’alcool par exemple (l’un des deux n’est pas recommandé).

Dans le cas de la catastrophe écologique, l’influence pourrait s’incarner à travers la construction d’un îlot de résistance pour s’adapter aux bouleversements qui précéderont le monde d’après.

Puis, une troisième part de nos deuils dépendent de nous. Nous les provoquons généralement parce que le statu quo est devenu intolérable.

Renoncer à un travail, une relation, l’alcool ou la consommation ostentatoire représentent des formes de deuils.

S’imposer un deuil, c’est raide. Surtout quand ça doit être permanent.

Qui veut renoncer volontairement à une habitude, aussi malsaine soit-elle, alors que rien ne garantit que ce sera mieux après et qu’en plus d’autres la pratiquent toujours ?

Qui veut renoncer à ses onze tonnes de GES annuelles en passant à deux tonnes pour préserver la stabilité climatique ?

Qui veut renoncer à la viande, l’avion, l’auto si les autres se donnent toujours le droit de manger de la volaille, voler dans les nuages ou rouler au dépanneur du coin.

C’est bien plus facile de s’en remettre à des technologies de captation qui n’existent pas encore.

Ça nous évite d’avoir à vivre des deuils en attendant le désastre.

Nos paires comme gardes du statu quo

Que faire de toutes ces personnes se consumant à travers des activités dévalorisées et qui refusent de changer (dépendance à l’alcool, la drogue, la cigarette, au jeu, les réseaux sociaux, etc.) ?

Que faire avec toutes ces personnes qui s’investissent dans des activités valorisées par la société et qui refusent de changer, même s’ils consument le climat aux dépens du vivant et de notre pérennité ?

Par exemple :

Non seulement nos proches, l’État, l’entreprise nous soutiennent, mais ils nous encouragent à agir ainsi (conformité, croissance et innovation obligent).

Qui plus est, ils vont nous traiter avec suspicion ou mépris si nous disons renoncer au nom de nos valeurs écologique et de justice. Ils vont même nous inviter à nous justifier, voire remettre en question nos choix.

Dans le cas d’une dépendance comme l’alcool ou la drogue, on recommande aux personnes traitées est de rompre avec leur réseau social. La raison repose sur l’idée que leur réseau est généralement composé de personnes alcooliques ou toxicomanes. Rester signifierait courir le risque que leurs proches les incitent à recommencer pour légitimer leur comportement et taire leur honte.

Votre renoncement force la remise en question et les gens détestent voir leur statu quo ébranlé.

Quelqu’un de sobre les amène à se sentir coupables, parce qu’iels savent au fond que cet abus nuit autant à elle, qu’aux autres.

Ainsi renoncer implique de se refuser une habitude et parfois même des amitiés pour maintenir sa décision.

Renoncer à des habitudes qui sont valorisées et qui nous font du bien par souci pour le vivant alors que notre réseau continue à se gaver : on peut trouver ça injuste !

Vivre avec cette injustice au cœur peut nous rendre amer et nous fragiliser dans notre engagement ou encore nous faire hésiter à embarquer.

C’est là une des raisons qui peut nous amener à procrastiner notre deuil.

La procrastination comme rempart au deuil

Les raisons de procrastiner un deuil choisi sont nombreux :

  • > Un refus de prendre conscience de son problème ;
  • > Une peur du regret ou d’échouer ;
  • > Une difficulté à identifier quelles actions poser à la place de l’action à laquelle nous choisissions de renoncer ;
  • > Un dur maintien de son choix dans le temps ; 
  • > etc.

Renoncer ne se résume pas à « quand on veut, on peut ».

La procrastination, quand notre choix est assumé, devient notre principal obstacle.

Procrastiner n’est pas une question de volonté.

Au contraire, nous pourrions le comparer à un Trouble de santé mentale comme la dépression caractérisée ou l’anxiété généralisée.

Nous ne pouvons pas juste dire « fais-le et ça va y aller tout seul ».

Ce serait comme de dire à un dépressif « mets-toi un sourire dans la face ».

Ou à un anxieux, « stresse pas avec ça, ça va bien aller ».

Oui nous voulons changer, mais pas encore…

Choisir le changement c’est la première étape et c’est loin d’être suffisant.

Parfois, nous prenons conscience que notre job ou notre couple ne convient plus et nous le quittons. C’est une rupture. Difficile par la suite de faire marche arrière, parce que ça ne dépend pas que de nous, l’autre n’a peut-être pas envie que nous revenions si nous changeons d’idée.

Mais concernant une dépendance, nous pouvons toujours recommencer.

C’est un bien de consommation et tant que l’argent reste disponible, nous pouvons y accéder.

Après un lendemain de brosse décapant, une chicane intense avec un proche ou avant la greffe d’un nouveau foie, nombreuses sont les personnes alcooliques à avoir affirmé :

« C’est fini pour moi, je ne boirais plus JAMAIS une goutte d’alcool » !

C’est arrivé à la plupart des alcooliques qui un jour ont reconnu leur problème.

Mais une fois le malaise passé, le moment où ils remettent les lèvres sur le goulot revient assez vite.

Comment ça ?

Ce n’est pas seulement une question de choix, mais bien d’engagement dans ce choix que nous avons pris.

Réaliser que nous sommes dans un écueil et dire que nous allons changer ne suffit pas.

L’épiphanie n’y peut rien.

Le défi, le vrai, c’est de se maintenir dans son choix jusqu’à ce que l’habitude actuelle (ex. consommer) devienne moins habituelle que la nouvelle habitude (ex. sobriété).

Que la nouvelle habitude devienne peu à peu plus facile à mettre en œuvre que l’ancienne.

Parce que l’humain est comme ça, il choisit d’emblée la voie la moins exigeante.

C’est normal, en tant qu’organisme vivant, notre priorité, c’est d’économiser notre énergie[i]. Nous la gardons pour ces moments cruciaux où nous aurions à fuir un mammouth. Dans une perspective un peu plus contemporaine, je dirais plutôt pour esquiver un VUS (véhicule utilitaire sport) qui dérape sur le trottoir alors que la personne au volant a les yeux rivés sur son cellulaire.

Mais si nous nous efforçons de rendre la nouvelle habitude plus facile que l’ancienne alors les chances de succès sont grandes.

Genre : « ah, je boirais ben une caisse de douze, mais je n’ai pas le goût d’aller au dépanneur. À la place, je reste chez nous pour lire ce bouquin sur la collapsologie ».

Qu’est-ce qui peut nous motiver à nous maintenir dans cette décision, alors que rien ne garantit que les sacrifices qui s’accomplissent dans le présent apporteront une vie meilleure dans le futur ?

Pour que l’espoir soit, ça nous prend une vision du monde de demain, une vision d’un monde qui tienne compte des limites du vivant.

Identifier son futur pour agir dans le présent

C’est d’abord élaborer une vision de l’existence que nous nous souhaitons pour l’avenir en tenant compte des paramètres écologiques actuelle.

Ne plus agir dans le sens de la facilité, emprunter la voie du statu quo, même si nos proches veulent nous y maintenir par crainte ou « bienveillance ».

Ça prend des outils, des stratégies, des moyens pour s’affranchir de la procrastination et adopter de nouvelles habitudes.

Des outils existent en grandes quantités.

Pour certaines personnes, ils suffisent.

Pour d’autres iels ont besoin d’un coach ou un groupe d’entraide.

Un coach ou un groupe pour choisir.

Un coach ou un groupe pour passer à l’action.

Un coach ou un groupe pour se maintenir dans son choix aujourd’hui et jusqu’à la fin de ses jours.

Et dans la lumière, s’engager individuellement et surtout collectivement.

Justin Sirois-Marcil, T.S. M. Serv. Soc.

Écothérapeute chez Lobe vert et collaborateur d’Éco motion


[i] Bohler, S. (2019). Le bug humain : pourquoi notre cerveau nous pousse à détruire la planète et comment l’en empêcher. Ed. Robert Laffont.