Quand Luc Ferry découple ses croyances et le réel

By Fronteiras do Pensamento – Luc Ferry no Fronteiras Braskem do Pensamento 2015, CC BY-SA 2.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=55889233

À la demande de ma collègue Marie-Christine Laughrea, je suis allé cet été sur la page du groupe Écopsychologie.Quebec afin d’écouter et commenter l’entretien entre l’animateur Stéphane Bureau et le philosophe Luc Ferry.

https://bit.ly/3uKzJtF

Voici quelques-uns des constats qu’ont suscités ses propos.

L’écomodernisme, nouveau mythe du capitalisme

D’abord, je suis allé lire le manifeste écomodernisme cité par Ferry.

Les auteurs et autrices mettent essentiellement l’emphase sur l’apport du découplage pour contrer les effets de la catastrophe climatique. Iels le résument en ces mots :

« Intensifier beaucoup d’activités humaines — en particulier l’agriculture, l’extraction énergétique, la sylviculture et les peuplements — de sorte qu’elles occupent moins les sols et interfèrent moins avec le monde naturel est la clé pour découpler le développement humain des impacts environnementaux. »

Donc, faire plus avec moins.

Si dans la théorie c’est possible, dans la pratique on observe généralement un effet rebond. Cet effet vient annuler les gains permis par l’économie d’intrants pour produire une unité, parce que comme l’offre devient plus grande et moins onéreuse, les producteurs vont finalement en produire plus.

Sur le blogue de Bon pote, on y donne l’exemple de l’auto :

« Elle utilisait 17 litres au 100, et utilise désormais 10 litres au 100. Cela va coûter moins cher de parcourir la même distance, et demander moins de litres d’essence. En revanche, fort de son économie, le conducteur aura tendance à plus conduire et à rallonger les distances parcourues, créant ainsi un effet rebond dans la demande d’essence. »

C’est valable pour les voyages en avion, la viande, les cellulaires, etc.

La « stalinisation » de la décroissance

Quand Ferry dit que les décroissant.e.s veulent revenir au moyen-âge, remplacer les démocraties par des tyrannies éclairées ou stériliser les humains pour contrôler les populations, il utilise le « sophisme de l’homme de paille ». Plus précisément, il caricature la position de l’adversaire en la rendant hautement aversive pour ensuite la démolir.

Bien sûr, on constate des extrêmes, comme dans toutes propositions politiques, mais la décroissance ne constitue pas un courant monolithique. Il prend plutôt diverses formes, telles que :

« la philosophie amérindienne du buen vivir, l’économie du Bien commun, l’écosocialisme, les communs, l’économie perma-circulaire, l’Économie sociale et solidaire, l’économie stationnaire, le mouvement des Villes en Transition, etc. »

De même, l’écoféminisme ne se résume pas en un seul courant, mais en diverses formes d’écoféminismes.

Idem pour l’écologie décoloniale.  

Ces trois perspectives, sont trois angles complémentaires qui visent la remisent en question des privilèges de la minorité dominante (classe, sexe, race).

Luc Ferry souligne lui-même que ces trois idéologies luttent contre ce qu’il incarne (riche, homme, blanc). Par conséquent, nous pouvons difficilement croire qu’il s’oppose de façon objective à ces courants. Il semble plutôt défendre farouchement ce que lui-même représente.

Le darwinisme dénaturé par le nazisme

Ferry semble confondre la théorie en tant que telle (la loi du mieux adapté à son contexte[i]) et le darwinisme social (la loi du plus fort)[ii].

En complément, l’Entraide de Pablo Servigne et Gauthier Chapelle présente une vision plus nuancée du vivant.

D’après leur recension, les espèces vivantes tendraient généralement à entrer en compétition en contexte d’abondance et à opter pour l’entraide en contexte de pénurie.

Dans le même ordre d’idée, quand Luc Ferry dit que la vie dans la nature s’apparente à l’organisation sociale chez les nazis, ça me paraît un raccourci simpliste.

Sans même avoir à évoquer que le philosophe a atteint le point Godwin, rappelons au moins que le nazisme se veut une idéologique génocidaire qui demande une planification consciente. Je ne pense pas que le reste du vivant génocide de manière délibérée. D’ailleurs, pour qu’une idéologie s’instaure, cela implique une antériorité historique et selon les mots de M. Ferry, l’histoire ne s’incarnerait que chez l’humain…

Plutôt en finir avec le vivant que de se restreindre

Concernant la question de l’écologie punitive, Ferry généralise ce concept à des domaines aussi vitaux que les soins de santé ou l’espérance de vie.

Comme le souligne Yves-Marie Abraham, professeur du HEC à Montréal et auteur du livre le Mal de l’infinie, les décroissants ne sont pas pour une décroissance tous azimuts, mais bien pour une décroissance de l’accumulation superflue.

Par superflu, il parle des « besoins artificiels » qui occupent une grande part de la production mondiale (VUS, gadgets électroniques, fast fashion, îles artificielles à Bali, etc.) et menacent à terme de détruire ce qui rend la vie possible sur Terre.

Face à la pandémie, l’État nous a légalement contraints pour que nous adhérions rigoureusement aux mesures sanitaires. Stéphane Bureau se demande si celleux qui nous gouvernent ne devraient pas faire de même avec nos pratiques consuméristes pour éviter que notre « maison brûle ». La question mérite d’être posée, car pour l’instant seule notre morale personnelle amène certains individus à poser des gestes écolos ou non. À l’échelle nationale cependant, les actions démontrées les plus polluantes (l’alimentation carnée, l’achat de véhicule lourd de type VUS ou l’avion) croissent au même rythme que notre conscience écologique. Comme si nous avions de plus en plus peur du virus et quand même temps, nous participions à de plus en plus de karaoké.

La crainte de Ferry c’est la soumission de force à des règles contraignantes comme c’est le cas avec la crise sanitaire actuelle. C’est une crainte légitime qui toutefois ne se réalisera pas si les institutions en viennent à reconnaitre la gravité de la situation et à agir en conséquence maintenant. Ce faisant, nul État d’urgence contrairement à la pandémie ne nous sera imposé, puisque nous adopterions les mesures appropriées pour éviter le pire en amont.

D’ailleurs, interdire à des individus de poser des gestes au bénéfice du maximum de personne n’est pas nouveau. Nous n’avons qu’à survoler le Code criminel pour comprendre qu’en balisant l’action individuelle, la société nous donne une plus grande liberté collective.

Agir en amont implique évidemment des renoncements pour ceux qui ont le privilège de pouvoir produire plus que nécessaire. Trop d’humains n’ont pas la possibilité de satisfaire leurs besoins essentiels et ils habitent pourtant la même planète que nous. Ne serait-ce pas justice que de tendre vers la décroissance du superflux et la croissance de ce dont nous avons vraiment besoin?

Citant à nouveau Yves-Marie Abraham, la décroissance comme idéologie politique ne s’oppose pas à toutes formes de croissance. Au contraire, elle encourage la croissance de l’amour, de l’entraide, du bonheur, bref de toutes ces choses qui donnent à la vie des raisons d’être vécue.

Pouvons-nous vivre heureux autrement que par la satisfaction de besoins artificiels en trouvant le bonheur dans nos relations avec les autres, les activités qui nous rendent fiers et les plaisirs gratuits que nous offre le quotidien ?

À mon avis, la réponse me semble oui.

Pour en finir avec Luc Ferry

Je reconnais avec Luc Ferry et les auteurs et autrices du manifeste écomodernisme que nous devons défendre la nature pour sa beauté, pour le bien-être psychologique qu’elle nous procure et pour la spiritualité qu’elle incarne.

Ça peut paraître égoïste, mais si nous avons à choisir entre un égoïsme qui préserve ou un égoïsme qui détruit, le choix me semble plutôt simple.

Pour approfondir votre réflexion, je propose d’aller écouter la réplique d’Yves-Marie Abraham au micro de Stéphane Bureau en tant que défenseur de la décroissance :

https://bit.ly/301Lpgh


[i] Les fourmis sont mieux adaptées aux comportements humains que le rhinocéros blanc par exemple

[ii] Théorie que Darwin a lui-même réfutée et qui malheureusement inspiré l’eugénisme pratiqué par les nazis.