On parle d’écoanxiété avec la Voix de l’Est

Image par Goran Horvat de Pixabay

Temps de lecture : 11 minutes

Mercredi dernier, j’ai participé à un interview pour la Voix de l’Est avec Jérôme Savary. Le résultat de cet article a paru au lendemain de la Marche climat, le 25 septembre 2021 : https://bit.ly/3uCzUH9

Dans l’article, on y retrouve la voix pertinente de manifestants.es qui ont exprimé leurs angoisses face à la crise climatique et celle tout aussi nécessaire d’Isabelle et Marie-Kim du collectif Éco-motion. C’est un collectif duquel je suis très, très fier d’être membre.

Cette entrevue m’a inspiré l’écriture ce texte.

Méconnaissance du phénomène chez les intervenants en santé mentale

Actuellement, la plupart des intervenants en relation d’aide ne reconnaissent pas eux-mêmes la gravité de la catastrophe écologique et ça se reflète généralement dans leur manière d’accueillir la clientèle écoanxieuse.

Une minimisation ou invalidation de l’enjeu semble se jouer.

C’est d’ailleurs un constat partagé par la praticienne française en psychothérapie Charline Schmerber :

« Le déni face au changement climatique touche tout le monde, les psys ne font pas exception. Tout le monde n’a pas forcément une conscience écologique, ce qui complique grandement les choses pour appréhender la psychothérapie sous un angle nouveau. »

Oui, les thérapeutes perçoivent que ça puisse être souffrant pour le client et les accueillent avec empathie, mais leur manière d’intervenir donne l’impression qu’eux-mêmes vivent en dehors de la crise.

Certainement que la distance thérapeutique est généralement appropriée dans le sens où l’on ne souhaite pas que l’intervenant s’épanche sur sa propre vie ou projette sur son client ses propres préoccupations. Cependant, la crise climatique est un cas de figure à part et l’intervenant.e ne peut avoir une posture qui le ou la met à distance de cette réalité factuelle.

Iel sera touché.e à même titre que ses proches, sa descendance, leur.e client.e.

La personne aidée n’a pas envie de se faire dire « uniquement » de méditer et faire du sport pour développer sa résilience ou utiliser des pailles en bambou et recycler pour faire sa part.

Prendre soin de soi et poser des gestes individuels sont certainement nécessaires, mais insuffisants et celleux qui consultent le savent.

Iels n’ont pas non plus envie de se faire dire uniquement que ce n’est pas si pire que cela, que des changements sont en cours, que les progrès technologiques vont comme toujours nous tirer de l’impasse, que l’on a peut-être un biais de négativité si l’on voit l’avenir de manière aussi catastrophique, etc.

La vérité, c’est que ces intervenants.es souffrent sans doute d’un biais d’optimisme. Pour l’instant, hormis une certaine prise de conscience et du bla-bla-bla, la courbe de la consommation d’énergie fossile va grimpante et les énergies renouvelables ne substituent pas au fossile, mais elles s’additionnent. Qui dit énergie dit production de biens et d’emballages qui finissent ici et là autour du globe.

La nécessité pour le ou la thérapeute de reconnaitre qu’iel partage ce destin commun avec la personne aidée est vitale. Surtout dans un contexte où les associations de psychologie de 40 pays reconnaissent la crise écologique comme une menace mondiale (pour la version en français).

Tout en ayant conscience de ce danger qui les guette, la personne aidée s’attend à ce que le ou la thérapeute ait ce besoin conjoint d’agir pour que leur action individuelle ou collective ait un impact sur ce système.   

D’un côté, on doit reconnaitre que la situation est dramatique, mais de l’autre, que l’on peut toujours renverser cette tendance en identifiant, agissant et persévérant à travers des gestes forts.

Car, « On peut trouver le bonheur même dans les moments les plus sombres… Il suffit de se souvenir d’ouvrir la lumière ». 

Citation d’Albus Dumbledore dans le troisième tome d’Harry Potter.

L’écoanxiété n’est pas un Trouble de santé mentale et c’est tant mieux

Ici, j’aimerais dire que c’est très bien qu’on ne la reconnaisse pas comme telle, sauf si la personne avait des symptômes sévères qui nécessiteraient une intervention psychothérapeutique. Autrement, l’écoanxiété, l’écocolère ou l’écodéprime ressemblerait plutôt à des émotions complexes muent pas des émotions fondamentales qui sont respectivement la peur, la colère ou la tristesse.

Ces émotions de base ont pour fonction de mettre en lumière le fait que quelque chose ne va pas.

La peur, c’est la conscience d’un danger qu’on a l’impression de devoir fuir ; la colère, c’est la conscience d’un danger qu’on a l’impression de devoir combattre ; la tristesse c’est la conscience que ni la fuite ni la lutte ne marcheront. Alors, laisser couler nos larmes afin de permettre à notre esprit de décompresser et lui permettre de faire émerger de nouvelles solutions semble être la seule option.

Dans ce contexte, il est normal d’avoir peur que le monde change, parce que selon les prévisions du GIEC ce ne sera pas pour le mieux.

C’est aussi normal d’être en colère. Celleux qui ont le plus d’impact sur les transformations en cours (essentiellement les milliardaires et leurs entreprises) ne font qu’accélérer la destruction en produisant toujours plus et les États rechignent à leur mettre des limites.

La tristesse est également présente. Nous ne savons pas par quels moyens transformer la situation actuelle afin de vivre dans un monde sobre en pollution ou s’adapter à un monde qui se dérègle (ou les deux à la fois).    

Ici, si trouble de santé mentale il y a, il s’apparente davantage à Trouble d’utilisation de substance (ex. alcool, cannabis, autre drogue, etc.). Cette substance c’est l’accumulation de biens et d’argent au détriment de la vie sur Terre.

Plus une personne en possède au-delà de ce qui est nécessaire pour satisfaire ses besoins de bases, plus en somme elle est malade.

Généralement, ce sont les proches qui subissent les comportements inadéquats des personnes dépendantes alors que ces derniers vivent pour la plupart dans le déni.

Le déni exigerait au plus vite un traitement chez les classes sociales les plus aisées afin de les amener vers plus de sobriété.

Vivement, des groupes d’accumulateurs de capitaux anonymes [ACA] équivalent aux débiteurs et débiteuses anonymes [DA]

Les humains causent le réchauffement

Le GIEC [Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat] a déposé un rapport à l’intention des décideurs le 9 août 2021 où iels s’affirment que :

« It is unequivocal that human influence has warmed the atmosphere, ocean and land. » (p.6)

En gros, ça veut dire qu’il est sans équivoque (sans ambiguïté) que si l’atmosphère, l’océan et la terre se réchauffent, c’est dû à l’influence humaine.

Ça ne peut être plus clair.

La clientèle de l’écothérapie

Même si ce sont généralement les 18 à 35 ans qui consultent, iels ne sont pas les seuls.es à être préoccupés.es.

J’ai également rencontré des gens plus âgés dans d’autres contextes que la thérapie. Ce fut le cas dans le cadre de l’animation d’un groupe de soutien pour les personnes écoanxieuses ou sur Facebook.  

Plus récemment, j’ai parlé avec une femme dans la trentaine qui disait vouloir aller dans le Sud avec ses parents, mais ces derniers lui auraient dit qu’iels n’étaient pas à l’aise de prendre l’avion pour des raisons environnementales.

Comme quoi l’engagement n’est pas qu’une question d’âge. Ce ne sont pas toutes les personnes plus âgées qui rejettent la responsabilité de changer les choses sur la prochaine génération pour se dédouaner.

« On espère que la génération future fera mieux. Mais celle d’avant espérait pareil de nous ».

Extrait de la chanson Respire 2020 de Mickey 3D avec le duo Bigflo et Oli.

Profil des clients écoanxieux

Il y a les ambivalents.es qui hésitent à avoir des enfants, prendre l’avion ou manger de la viande afin d’être cohérent avec leurs valeurs écologiques.

Ces personnes sont épuisées par les écogestes et ne se sentent pas soutenues par leurs proches. D’autres finissent par faire un burn-out écolo parce qu’iels n’en peuvent plus de la charge morale dans leur couple (qui s’additionne à la charge mentale et émotionnelle). Ou parce qu’iels en ont assez de se faire reprocher d’être trop écolo ou pas assez cohérente/vertueuse. Ou…

Le burn-out militant existe également. Il touche particulièrement celleux qui s’impliquent dans des partis politiques, des ONG ou dans d’autres mouvements et qui, malgré leurs efforts, ne voient pas l’impact de leurs actions.

Puis, celleux qui vont vivre en dehors du système le font soit pour l’inspirer (les transitionneurs et transitionneuses) ou pour survivre à son effondrement (les collapsonautes).

Pour une idée plus complète du profil des personnes qui me consultent, vous avez la possibilité de lire ce texte où je brosse le portrait de différents types d’écoanxieux et écoanxieuses.

Également, vous pouvez consulter l’excellente étude de Charline Schmerber.

Quand les gouvernements agissent, c’est apaisant

Quand je dis que c’est apaisant, c’est dans le sens que face à un risque sanitaire, l’accumulation de biens et de richesses n’a pas préséance sur la santé des populations.

Entendons-nous, si les mesures sanitaires ont permis de diminuer la propagation de la maladie, elle a entre autres choses accru la faim dans le monde, la violence intrafamiliale et les inégalités.

C’est loin d’être parfait…

D’autant plus que les principaux bénéficiaires de la crise rechignent à payer plus de taxes.

Enfin, quand je dis que c’est apaisant que les gouvernements aient pris ça au sérieux, je veux dire par là que c’est apaisant de constater qu’iels peuvent prendre autre chose au sérieux que leur réélection.

De manière autoritaire certes, c’est ce qui se produit quand on attend à la dernière minute avant d’agir, mais iels sont capables.

Reste à ce qu’iels agissent maintenant afin d’envisager un monde plus sobre et plus juste. S’il y a trop d’attente, la crise va prendre des proportions pandémiques et nous risquons de sombrer dans l’autoritarisme (dans la description, aller à 19:03— 22:11 : 4 scénarios, green techs vs brown techs de cette vidéo).

Et quand les gouvernements n’agissent pas ?

Comment peut-on prendre la crise écologique au sérieux si les gouvernements continuent à la minimiser, voire la nier ? D’autant plus qu’iels encouragent l’industrie à accroitre le forage des énergies fossiles, alors que même l’agence de l’énergie dit que nous devons mettre un stop à toute nouvelle exploitation. L’heure n’est plus à la croissance économique via l’utilisation des énergies fossiles et le gaspillage des ressources.

Je m’appuie ici entre autres sur les travaux de l’ingénieur en énergie/climat Jean-Marc Jancovici. Il stipule que si on veut respecter les engagements contenus dans l’accord de Paris, nous devrions diminuer chaque année notre croissance de 5 %, soit l’équivalent d’une covid supplémentaire tous les ans.   

En même temps, si nous continuons comme ça, on s’enligne de toute façon vers une récession perpétuelle, car avec l’instabilité du climat et la rareté croissante des ressources, cela affectera directement la croissance.

Nous avons le choix : une récession subie qui profitera uniquement aux millionnaires ou un système économique qui tient compte des limites planétaires et des besoins de l’ensemble des humains.

Et je ne parle pas de capitalisme vert, qui n’a de vert que le nom. 

Changement de paradigme

La crise de la covid demande des sacrifices temporaires avant un retour à l’(a)normal. Par-là, j’entends un retour au “droit” de vider la terre de ses ressources pour produire et consommer des biens et des services polluants qui favorisent la destruction du vivant et ce qui rend la vie possible. Pourquoi me direz-vous? Pour la satisfaction de désirs (qu’on fait passer pour des besoins) du 10 % de la population mondiale la plus aisée.

La stabilisation du climat, la préservation et la régénération de ce qui reste du vivant implique un changement permanent dans nos façons de faire.

Face à un changement permanent dont les conséquences sont inconnues, les personnes ont tendance à préférer se maintenir dans un statu quo dont les risques sont connus.

Pour se maintenir dans ce statu quo, ce sont toujours les mêmes arguments que l’on évoque :

  • 0 Si l’économie cesse de croître, la pauvreté augmentera ;
  • 0 Nous ne pourrons plus financer nos services publics ;
  • 0 Nous allons revenir au Moyen-âge ;
  • 0 Aucune alternative à ce système n’est possible considérant que le communisme n’a pas marché, etc.

Les économies capitalistes ou communistes ne sont que quelques-unes des manières de créer et redistribuer ce qui concourt à la satisfaction de nos besoins et désirs.

Si le conservatisme intellectuel des économistes orthodoxes ne nous permet pas d’envisager l’organisation de notre monde autrement que sous la lorgnette de la croissance infinie, il existe tout un pan d’économistes hétérodoxes qui propose d’autres modèles.

Ces modèles économiques n’encourageront pas l’accumulation, mais le partage.

Dans les faits, l’économie actuelle considère que le bien-être est censé être assuré via la croissance économique. Malheureusement, cette croissance s’accroit par le biais de l’utilisation d’énergies fossiles et permet à la fois la production de l’essentiel, mais aussi de beaucoup, mais vraiment beaucoup de biens inutiles.

Si l’on veut que l’air soit encore respirable, que l’eau soit encore buvable, que le sol soit encore cultivable, que l’expérience humaine et celle du reste des vivants non disparus soient encore possible au-delà de notre propre existence, nous avons besoin d’un autre modèle qui ne sera plus basé sur l’accumulation, mais sur le contentement ou la contemplation.

Du moins, pour celleux qui ont déjà le nécessaire.

Pour les personnes vivant dans des pays où l’extrême pauvreté est encore présente, la croissance est pour elles nécessaire si elles veulent satisfaire aisément leurs besoins de bases et permettre aux jeunes filles d’aller à l’école.

Mais pour les autres, le temps est à l’adoption d’un autre modèle.

Pour ma part, je trouve que les travaux de Timothée Parrique sont en ce sens très intéressants comme point de départ :

En conclusion

Je le répète, j’ai adoré mon expérience avec monsieur Savary et je remercie la Voix de l’Est pour cette magnifique vitrine pour Isabelle, Marie-Kim et moi.

L’entrevue fut à la fois stimulante et très inspirante.

Justin Sirois-Marcil, T.S. Serv. Soc.

Écothérapeute chez Lobe vert et collaborateur d’Éco-motion.

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